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ENTRETIENS 28 février 2020

Alice Renavand, le courage et le talent
© S√©bastien Math√©

Révélée avec éclat dans le répertoire contemporain, choisie par les chorégraphes qui viennent créer à l'Opéra, Alice Renavand vient de prouver au spectacle Jeunes danseurs qu'elle était tout aussi performante dans le grand académisme du Cygne noir de Noureev. Une grande victoire pour cette ballerine belle et pleine de talent.
 

Le 07/06/2006
Propos recueillis par Gérard MANNONI
 



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  • √ätes-vous ballerine par vocation ou par hasard ?

    √áa serait plut√īt par hasard, au moins au d√©part. Petite fille, je n'avais aucune activit√© particuli√®re extra scolaire. Un jour, on nous donna comme sujet de r√©daction de raconter ce que nous faisions pendant notre temps libre. Je n'avais rien √† dire. J'ai demand√© √† mes parents de me faire faire quelque chose. Ils m'ont dit de leur dresser une liste de mes souhaits. J'ai mis danse, gym, anglais, cat√©chisme, et je me suis mise √† tout faire. Au conservatoire de Garches, les cours de danse m'ont bien plu et six mois apr√®s, bien que mon p√®re ne √©tait pas d'accord, je me suis pr√©sent√©e √† l¬Ď√Čcole de danse, apr√®s m'√™tre pr√©par√©e au cours de Madame Goub√© salle Pleyel. J'ai √©t√© prise, mais j'avais tout √† apprendre. C'est sans doute ce qui a plu √† Claude Bessy.

     

    L'adaptation si rapide à une nouvelle vie ne fut pas trop difficile ?

    D√®s le d√©part, j'ai beaucoup aim√©, y compris l'internat, mais c'√©tait terrible pour mes parents. J'√©tais si heureuse d'√™tre l√†, que je ne leur donnai quasiment jamais de nouvelles. En m√™me temps, je d√©couvrais ce qu'√©tait vraiment ce m√©tier, tout ce que je n'avais pas et qu'il allait falloir acqu√©rir. On nous ouvre les yeux tout de suite. J'ai redoubl√© la sixi√®me division parce que j'√©tais tr√®s jeune, mais √† part √ßa, je n'ai pas eu de probl√®mes pendant ma scolarit√©. Claude Bessy m'aimait bien et m'a beaucoup aid√©e. Au bout de quelques ann√©es, quand je suis arriv√©e en premi√®re division, je commen√ßais √† √™tre lass√©e de l'internat et par chance, c'est juste √† ce moment l√† qu'il est devenu facultatif. Comme j'habitais √† c√īt√©, ce fut tr√®s facile de sortir pour rentrer chez moi tous les soirs.

     

    Qu'y a-t-il eu de facile et de difficile pour vous dans l'apprentissage et la pratique de la danse ?

    Le plus difficile vient des facilit√©s que j'ai √† faire certaines choses naturellement sans qu'elles soient pour autant ex√©cut√©es de fa√ßon rigoureuse et ad√©quate. J'ai plut√īt des qualit√©s de gar√ßon, avec de la batterie, du saut, des pirouettes, mais moins une ligne de jambes comme on les aime √† l'Op√©ra avec un cou de pied assorti. Je dois toujours √™tre vigilante pour ne pas me contenter de ce que je fais facilement. Je me bats toujours contre mes pieds et mes jambes, surtout dans le classique.

     

    Une fois dans le corps de ballet, vous semblez n'être qu'une ballerine parmi les autres, et puis, brusquement, vous sortez du lot. Comment expliquez-vous cela ?

    Je suis rentr√©e premi√®re de ma promotion dans le corps de ballet. J'√©tais tr√®s attendue dans le bon et le mauvais sens du terme. J'ai mal v√©cu le mauvais et j'ai pris vingt kilos. Je n'ai jamais √©t√© quelqu'un qui se battait contre les autres. Je me battais contre moi-m√™me. En arrivant avec l'image de celle qui voulait √©craser tout le monde, j'ai d√Ľ vouloir montrer, inconsciemment, que je n'√©tais pas dangereuse. Cela a s√Ľrement √©t√© l'une des causes de ma prise de poids. Je suis une battante, mais jamais contre les autres. Trois ann√©es difficiles, sans pouvoir perdre ces kilos. Gr√Ęce √† Brigitte Lef√®vre qui m'a fait confiance, je suis rest√©e. Elle a tenu bon pour m'aider. Et puis, √† la mort de mon p√®re, j'ai eu un choc. J'ai compris que je ne devais par m'arr√™ter √† ce qui se passait √† l'Op√©ra, j'ai tout relativis√© et j'ai perdu vingt kilos en un an.

     

    Pourquoi est-ce d'abord dans le répertoire contemporain que vous vous êtes alors d'abord révélée ?

    Tout a commenc√© avec Pina Bausch et le Sacre du printemps. J'√©tais encore trop grosse √† cette √©poque, mais elle m'a rep√©r√©e quand m√™me. Je m'√©tais r√©fugi√©e au fond de la sc√®ne et elle m'a mise devant, ce qui a surpris tout le monde. Pour moi, la violence de cette chor√©graphie √©tait une possibilit√© d'ext√©rioriser toute ma col√®re contre moi et contre les autres. Ensuite, il y a deux ans, c'est Angelin Preljocaj qui m'a confi√© une vraie responsabilit√©. J'avais vraiment envie d'avancer, de ne pas avoir perdu mes kilos pour rester quadrille. Quand Preljocaj est venu pour sa cr√©ation de M√©d√©e, j'a saisi l'occasion d'une audition suppl√©mentaire qu'il faisait pour trouver une rempla√ßante √† une danseuse bless√©e. Il m'a choisie et √† partir de l√†, je me suis sentie de mieux en mieux et j'ai dans√© de plus en plus. Apr√®s, j'ai √©t√© Eurydice dans l'Orph√©e et Eurydice de Pina Bausch, o√Ļ je tenais pour la premi√®re fois un ballet sur mes √©paules, avec un mois et demi de r√©p√©titions. Parall√®lement, je montais deux ann√©es de suite au concours, pour arriver sujet, mais chaque fois avec des variations classiques.

     

    Dans quel univers vous sentez-vous aujourd'hui le plus à l'aise, classique ou contemporain ?

    C'est difficile √† dire. Par la force des choses je me sens mieux dans le contemporain o√Ļ j'ai plus d'exp√©rience puisque j'y ai assum√© de plus grandes responsabilit√©s. On peut √™tre facilement choisie par un chor√©graphe pour un r√īle de soliste dans sa cr√©ation, alors que dans un grand ballet classique, on tient compte de la hi√©rarchie. Brigitte Lef√®vre n'h√©site pas √† donner leur chance √† des jeunes, mais pour les grands r√īles classiques, il est normal qu'on y distribue d'abord les √©toiles et les premiers danseurs. Mais par go√Ľt, le classique me pla√ģt autant que le contemporain et j'attends avec impatience de pouvoir en danser davantage, tout en consid√©rant plus gratifiant parce qu'on s'y montre davantage, de participer √† une cr√©ation, que d'√™tre dans une ligne de cygnes. D'autant que je fais presque plus de corps de ballet depuis quelque temps.

     

    Quand vous avez dansé le Cygne noir pour le spectacle Jeunes danseurs, vous êtes trouvée pour la première fois confrontée à un autre type de défi, celui d'affronter un public qui a vu des très illustres ballerines dans ce même pas de deux. Comment avez-vous vécu cela ?

    C'est Brigitte Lef√®vre qui m'a d√©sign√©e pour faire partie du spectacle et qui m'a propos√© ce Cygne noir, comme un d√©fi. Je sentais donc √† la fois le poids du r√īle, avec toutes les r√©f√©rences dont il est charg√©, et le poids de ce d√©fi √† relever, car il √©tait une marque de confiance suppl√©mentaire de la part de Brigitte Lef√®vre. C'√©tait assez oppressant. Au d√©part, je n'arrivais pas √™tre moi-m√™me. Je cherchais √† √™tre une autre. Et puis, au fil du travail avec Vincent Chaillet et S√©bastien Bertaud, j'ai pris mes marques et je me suis d√©contract√©e. Nous avons eu beaucoup de plaisir √† danser tous les trois ensemble, car dans la version Noureev, ce pas de deux est en fait un pas de trois. J'ai d'abord travaill√© avec Vincent, car S√©bastien √©tait au Japon. Vincent est tr√®s s√©rieux, tr√®s travailleur, et ce qu'il est parvenu √† faire est remarquable pour un danseur de vingt et un ans. Nous avons eu de gros moments de doute, car ce Cygne nous paraissait une montagne, mais nous sommes arriv√©s √† la gravir. Quand S√©bastien s'est joint √† nous, nous avions d√©j√† r√©solu pas mal de probl√®mes et ce fut d'autant plus agr√©able.

     

    Le cygne noir est un défi technique mais n'y a-t-il pas aussi tout travail à faire sur le personnage ?

    C'est vrai. Je savais qu'en un mois et demi je ne pourrais pas acquérir ce que je n'ai pas encore, que je ne pourrais par rivaliser avec Rosella Hightower ni Natalia Makarova. Il fallait que je me serve de mes qualités, et que, justement, je m'appuie sur le personnage. J'ai d'ailleurs évolué au fil de spectacles, essayant d'être parfois plus douce, parfois plus lumineuse. Je ne pouvais pas rester figée car j'étais toujours en progression.

     

    En continuant sur cette lancée, qu'allez vous danser dans les semaines et les mois à venir ?

    Dans l'imm√©diat, je participe au programme B√©jart, dans le Mandarin merveilleux et Variations pour une porte et un soupir, o√Ļ il faut improviser. L'ann√©e prochaine, j'ai √©t√© choisie par Nacho Duato pour l'oeuvre qui entre au r√©pertoire. S¬Ďil y avait un r√īle classique que j'aimerais faire et qui peut √™tre √† ma port√©e, ce serait la Reine de Wilis dans Giselle. J'en ai vraiment envie !

     

    Le 07/06/2006
    Gérard MANNONI



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