Résurrection d’un maître du Lied


Oskar C. Posa (1873-1951)
Albumblatt
Sonate pour violon et piano op. 7
Andante pour violoncelle et piano en ré mineur
Juliette Journaux, piano
Eva Zavaro, violon
Simon Dechambre, violoncelle
Quatuor Ă cordes en fa op. 18
Quatuor Métamorphoses
Quatre Lieder op. 1
Quatre Lieder op. 2 (n° 2 et 4)
Cinq Lieder op. 3
Quatre Lieder op. 4 (n° 1, 2 et 4)
Cinq Lieder op. 6 (n° 3 et 5)
Soldatenlieder op. 8
Quatre chants op. 10 (n° 3)
Huit poèmes de Teodor Storm (n° 2)
Cinq poèmes de Teodor Storm (n° 1)
Edwin Fardini, baryton
Juliette Journaux, piano
Enregistrement : Reitsadel, Neumarkt ; Fondation Singer-Polignac, Paris ; juin-novembre 2023
2 CD VoilĂ Records V001
Du désœuvrement forcé peuvent naître de grands projets. C’est ainsi que lors des confinements de 2020, un jeune Français s’est pris de passion pour le compositeur oublié coincé entre deux géants sur l’affiche (reproduite ici en goodie de luxe) du célèbre concert viennois du 25 janvier 1905 au Musikverein où, entre la création de La Petite Sirène de Zemlinsky et du Pelléas de Schoenberg, eut lieu celle des Soldatenlieder d’Oskar Posa, juif autrichien, pianiste, chef d’orchestre et pédagogue, auteur d’un catalogue d’une vingtaine d’opus où le Lied se taille la part du lion.
Au terme de cinq années d’exploration quasi archéologique, Olivier Lalane, spécialiste en communication numérique passé par les labels Aparté et Evidence, peut enfin présenter le fruit de ses recherches dans ce très beau premier album produit à la tête de voilà !, sa propre maison de disque. L’objet, déjà , est magnifique avec sa couverture rigide, ses polices Jugendstil et son gros livret d’accompagnement bilingue (français-anglais) à l’appareil critique exhaustif – biographie, contextualisation, analyse des œuvres et traductions des textes chantés. Un modèle.
Le contenu musical est à l’avenant, avec un premier CD de musique de chambre et un second dévolu à 24 Lieder de cet artiste né Oskar Carl Posamentir, exact contemporain de Schoenberg, né un an plus tôt dans le même quartier de Leopoldstadt, et mort dans la misère, sans descendance, la même année que le père du dodécaphonisme. Pilier de ces premières discographiques, la pianiste Juliette Journaux illustre à merveille les différentes facettes de ce créateur assez typique de la Sécession viennoise, à la fois très attaché au passé et jamais loin de l’avant-garde.

La Sonate pour violon et piano, objet d’une création désastreuse en 1901 dont Posa ne se remit jamais totalement, ne manque pas de puissance expressive ou de jaillissement lyrique, esthétiquement aux antipodes de l’écho quasi chopinien du Feuillet d’album pour clavier seul et de l’Andante pour violoncelle et piano, encore dans un romantisme introspectif.
On s’attardera pourtant avant tout sur le Quatuor à cordes de 1948, empli de fantômes du Monde d’hier, de climats Mitteleuropa transmis par la Bohême natale du père du compositeur (les effluves de Dvořák de l’Intermezzo), et de l’ombre immense de Beethoven (le Dankgesang du Quatuor n° 15 dans l’introduction lente de la Fuga capricciosa finale), après une Canzonetta dorica con variazioni au fascinant ton de ballade médiévale ; le tout servi avec beaucoup de ferveur par le jeune Quatuor Métamorphoses.
Dans le domaine du Lied, où l’ascendance brahmsienne est parfois prégnante (Heimweh), mais avec un ton plus noir (Die gelbe Blume Eifersucht, ou l’extraordinaire In einer großen Stadt) voire expressionniste dans les Soldatenlieder – sur des textes de Detlev von Liliencron qui pourraient avoir été écrits après la Grande Guerre et n’ont rien à envier aux Revelge et Tamboursg’sell de Mahler –, une vraie unité de ton traverse les différents numéros d’opus, au découpage musical au plus près des strophes des poèmes, et à l’accompagnement pianistique souvent orchestral, éloignant le genre de ses origines schubertiennes.
Le baryton Edwin Fardini, intelligible mais dont l’allemand gagnerait, dans cette écriture vocale ample, à allonger ses consonnes, porte cet univers à cheval entre deux siècles avec conviction, en dépit d’un vibrato un peu large et d’une tendance à détimbrer l’émission des piani du haut-médium… sans que cela fasse rempart à la joie de découvrir ce répertoire jusqu’alors enfoui dans les zones reculées de la mémoire musicale. Longue vie au label Voilà Records !
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