Les augustes Mahler d’Andris Nelsons




Alban Berg (1885-1935)
Concerto pour violon « à la mémoire d’un ange »
Gustav Mahler (1860-1911)
Symphonie n° 4 en sol majeur
Christiane Karg, soprano
Wiener Philharmoniker
direction : Andris Nelsons
captation : Dick Kuijs
Enregistrement : Großes Festspielhaus, Salzburg, août 2023
Blu-ray C Major Unitel 770104
Béla Bartók (1881-1945)
Concerto pour piano n° 2
Yefim Bronfman, piano
Gustav Mahler (1860-1911)
Symphonie n° 5 en ut# mineur
Wiener Philharmoniker
direction : Andris Nelsons
captation : Leopold Knötzl
Enregistrement : Großes Festspielhaus, Salzburg, août 2022
Blu-ray C Major Unitel 770304
Andris Nelsons et les Wiener Philharmoniker se sont lancés en 2018, au fil des éditions du Festival de Salzbourg, dans une intégrale des symphonies de Mahler filmée. Hormis le maillon initial, une Résurrection assez erratique, ni la Symphonie n° 6 (2020) ni la Symphonie n° 3 (2021), pourtant diffusées, n’ont encore été publiées par C Major, alors que débarquent déjà dans les bacs la Cinquième (2022) et la Quatrième (2023).
Qu’en sera-t-il de la Neuvième de 2024 et de l’Adagio de la Symphonie n° 10 de cet été, sachant en outre qu’une Septième a été donnée à Vienne et en tournée, loin des caméras, par les mêmes début 2023, et que le programme de Salzbourg 2026 dévoilé tout récemment compte bien un concert Wiener-Nelsons, mais dans Rachmaninov et Strauss. Autant de mystères…
Alors que le maestro était au pic de sa prise de poids et en pleine période de distension du tempo, la Symphonie n° 4, que nous n’avons pas entendue in loco, est une excellente surprise, pas lestée le moins du monde et même relativement haydnienne dans son premier mouvement, où le chef letton élargit juste un peu la battue sur le grand tutti central – la trompette de Stefan Haimel, aux reflets mordorés, y opère des prodiges.
Et si l’on peut estimer que le deuxième mouvement manque un peu d’ironie sinon de mélancolie bohémienne, le Ruhevoll est d’une contemplation sereine, aux contours impalpables évoquant le rayonnement déclinant du soleil d’été sur les lacs du Salzkammergut, à peine entaché de problèmes de stabilité aux flûtes avant l’ouverture des portes du Paradis. Christiane Karg, enfin, habile narratrice de La Vie céleste, n’est pas sans joliesses, mais manque de corps dans le grave.
Le moment fort du concert reste pourtant le Concerto à la mémoire d’un ange donné en première partie, qui, comme à rebours, anticipe la Himmlische Leben. La mort n’y est plus une source d’angoisse, en dépit de la cruauté du départ, emportée par la polio à l’âge de 18 ans, de Manon Gropius – fille d’Alma Mahler et de son deuxième époux – à qui l’œuvre est dédiée.
Dès les premières mesures, on est déjà de l’autre côté du miroir, dans une sérénité et une acceptation loin des contingences terrestres, bercés par les nuances infinitésimales de l’orchestre et le cantabile constant, jamais un accord brutal, du violon d’Augustin Hadelich, dont l’archet est pure lumière, le vibrato dosé à la perfection.
Contours estompés, touches impalpables, le Philharmonique de Vienne forme un écrin d’une subtilité inouïe – les doux hululements des deux clarinettes, la transparence de la flûte –, sous une direction d’une ineffable douceur. Il n’est guère que le cri orchestral et les répliques sismiques de la percussion qui ouvrent le second mouvement pour « déranger » une exécution immaculée. En bis, la mélancolie, si évidente après le choral qui clôt le concerto, de l’Andante de la Sonate pour violon n° 3 de Bach.
Le concert de 2022, qui couple la Symphonie n° 5 avec le Concerto pour piano n° 2 de Bartók, est assez conforme à nos impressions en salle, tout en gagnant à la présence des micros. Le toucher de Yefim Bronfman reste pataud mais délivre un beau climat dans le mouvement lent – et dans l’Arabesque de Schumann en bis. La direction de Nelsons dans Mahler atteint des sommets de rubato expressif dans l’Adagietto et défend tout du long une approche auguste, dans un constant Zeit lassen, klingen lassen (laisser du temps, laisser sonner) moins éprouvant qu’en salle, malgré une drôle de prise de son qui recule parfois les cordes au bénéfice de cuivres jupitériens.
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