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| SELECTION CD |
05 janvier 2026 |
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| Sélection Universal Music |
Le Viennois qui aimait Prokofiev


Walter Weller
The Decca Legacy
Enregistrements : 1970-1982
20 CD Decca Eloquence 4784 3410
Né à Vienne trois mois après l’invasion de la Pologne par Hitler, Walter Weller, auquel on pourrait ajouter « junior », est le fils d’un violoniste du même nom du Philharmonique de Vienne, formation dynastique s’il en est. Sur les pas de papa, le petit prodige intègre le roi des orchestres à l’âge de 17 ans, avant d’en devenir Konzertmeister cinq ans plus tard.
Au mitan des années 1960, il prend des leçons de direction auprès de Böhm et Stein, puis fait justement ses débuts sur le podium en remplaçant Böhm souffrant, et commence à diriger en fosse à Vienne. C’est de cette période que date son tout premier disque – et le seul avec les Viennois – pour le label bleu et rouge, le récital Prima Donna in Vienna (1970), où il accompagne Pilar Lorengar dans les grandes artères lyriques, de Mozart à Kalmán – quel art du con fuoco (et quel contre-ut chez la soprano espagnole !) dans le Zigeunerliebe de Lehár !
Nul n’étant prophète en son pays, c’est à l’Ouest que le chef autrichien gravera tous ses autres disques Decca dans les florissantes années 1970, pour l’essentiel de l’autre côté de la Manche, avec le London Philharmonic ou le London Symphony, plus rarement le Royal Philharmonic. La surprise est grande lorsque paraît son intégrale des symphonies de Prokofiev. Qui eût cru qu’un Viennois pur jus puisse se sentir aussi à l’aise dans cette musique de fer et d’acier, retranscrite dans toute sa modernité, et avec l’appui d’une prise de son parfois aux limites du démonstratif ?
Son cycle est pourtant extrêmement homogène – au point de rendre difficile à distinguer à l’oreille les sessions avec le LSO et celles avec le LPO –, tout aussi convaincant dans l’hommage au XVIIIe siècle de la Symphonie classique que dans le fracas moderniste de la Deuxième et de la Troisième, ou le langage plus décanté de la Symphonie n° 6. Une Suite scythe et une suite de L’Amour des trois oranges complètent cette somme indispensable.
Autre source de ravissement, l’intégrale de la musique pour piano et orchestre de Bartók avec Pascal Rogé, qui réinvente la dramaturgie des trois concertos, dans un dialogue serré, millimétré même, et une approche plus sombre et massive, traquant les zones d’ombre, à l’opposé des visions purement percussives. Peer Gynt est moins inoubliable, à l’inverse de l’album Dukas (Symphonie, Apprenti sorcier), tout feu tout flamme, et d’un disque de symphonies de Chostakovitch (1 et 9) aux couleurs presque ravéliennes avec la Suisse romande.
Dans un répertoire plus atavique, Weller ne sort pas de la bonne routine dans les concertos pour violon de Mozart sous l’archet de Mayumi Fujikawa, transcende le Philharmonique d’Israël dans un Ma Patrie en veine cocardière, et fait des étincelles dans des Danses hongroises de Brahms peu embarrassées de rubato, aux virages abrupts, aux passages rapides cravachés.
Dernier trésor, les symphonies de Rachmaninov. La Première, à nouveau avec l’OSR, conçue à l’origine pour compléter le cycle de Paul Kletzki, est si bien reçue qu’on propose à Weller de graver les deux suivantes en Angleterre. Cet enregistrement genevois, roide, dégraissé, tranchant, expose les nervures de la partition comme rarement, refusant toute emphase – la coda du Finale, très âpre, proche de l’esprit de Prokofiev.
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Le piano à son zénith


Maurizio Pollini
Complete Recordings on Deutsche Grammophon
Enregistrements : 1960-2022
62 CD + 2 DVD + 1 Blu-ray Deutsche Grammophon 00289 486 7405
Le 23 mars 2024 disparaissait à Milan l’un des derniers monstres sacrés du piano, à l’âge de 82 ans. Maurizio Pollini laisse derrière lui un magnifique legs discographique, presque exclusivement pour la Deutsche Grammophon, pour laquelle il enregistrait encore, à quatre mains avec son fils Daniele, en juin 2022, dans la Herkulessaal de Munich où tant de ses disques avaient vu le jour.
Le label jaune se devait d’honorer cet artiste phare de son catalogue. Ce coffret vraiment intégral, blanc et bleu (version augmentée de 6 CD du work in progress blanc et or de 2016 et expurgée du documentaire de Bruno Monsaingeon), est à la hauteur des espérances, avec ses albums originaux presque toujours repris tels quels, sur quelque 60 CD.
S’y ajoutent deux disques bonus – la petite demi-heure de passage en finale du Concours Chopin 1960 (véritable inédit), puis le Concerto n° 3 de Prokofiev avec l’Orchestre de la NHK et Maxim Chostakovitch en concert en 1974 – ainsi que les deux DVD de concertos du catalogue Unitel, et enfin un Blu-ray audio des trois dernières sonates de Beethoven gravées pour l’anniversaire de 2020, complété d’un entretien (33 min) avec le compositeur Jörg Widmann.
Les albums sont classés chronologiquement, ce qui rend l’exploration captivante. Un demi-siècle sépare la toute première session studio (Petrouchka et Sonate n° 7 de Prokofiev) et l’ultime schubertiade à quatre mains citée plus haut. La patience dans l’élaboration a toujours été centrale chez le pianiste, qui mit presque quarante années à accoucher du cycle intégral des sonates de Beethoven, et même quarante-sept ans si l’on compte les réenregistrements tardifs.
Considéré comme un intellectuel à la technique infaillible, Pollini a longtemps traîné une réputation de froideur que l’examen in extenso de son héritage vient presque constamment démentir. Ce jeu d’une lumière aveuglante, cultivant des contrastes dynamiques parfois ahurissants, savait comme peu d’autres faire résonner une table d’harmonie avec toute la gamme des sentiments humains, du murmure à la colère déchaînée.
Si l’artiste lui-même se repentait parfois du toucher de sa jeunesse, c’est justement cette part de son legs qui fascine le plus avec le recul. La Sonate en si tonne avec toute la puissance du piano lisztien, et un son d’une richesse et d’une lisibilité absolues. Les Préludes de Chopin, sans doute indépassables, offrent un voyage littéraire d’une hauteur de vue himalayenne.
Qui a réussi à faire sonner à ce point comme un choral désespéré les nuances infinitésimales du Prélude n° 20 ? Qui a su donner une clarté aussi incendiaire au ré final du dernier prélude, trois fois martelé dans les tréfonds du clavier ? Qui a éclairé de manière aussi éclatante les arcanes de la Deuxième Sonate de Boulez, les Variations op. 27 de Webern ainsi que tout le clavier de Schoenberg ?
Qui enfin pour avoir réussi à donner un tel sentiment de joie infernale dans la fugue de la Hammerklavier ? Sans oublier, entre mille exemples, une Sonate quasi una fantasia ou des ultimes pièces mystiques de Liszt suspendant le temps. Parfois, la grâce s’invite du dehors, comme dans ces Klavierstücke D. 946 à la salle Wagram où le chant des oiseaux contrepointe la Sehnsucht schubertienne. Autant de moments où le commentaire peine à décrire l’indescriptible.
Au tournant du siècle, le rayonnement du toucher de l’Italien a commencé à se voiler, conjointement à l’évolution des prises de son vers toujours moins d’espace dans l’aigu – le remake des trois dernières sonates de Beethoven, après l’exploration stellaire du milieu des années 1970, semble enregistré au fond d’un puits, distillant un désagréable sentiment de claustration. Mais les deux tiers de cette somme désormais accessible dans toute sa complexité ont inventé, peu ou prou, le grand piano moderne au disque. Plus qu’un coffret, un moment d’Histoire.
Joyeux Noël !
Yannick MILLON
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