altamusica
 
       aide















 

 

Pour recevoir notre bulletin régulier,
saisissez votre e-mail :

 
dťsinscription




SELECTION CD 20 octobre 2019

Dans la peau d'un castrat



Se glisser dans la peau d'un castrat, voilà un défi aussi extravagant que potentiellement douloureux, c'est pourtant l'expérience qu'a tentée Luc Leruth ; mais sans autre opération que celle de l'encre sur une page blanche. Un premier roman captivant qui relate la vie du dernier des castrats.


Le 30/07/2001
Françoise MALETTRA
 

  • Dans la peau d'un castrat
      [ Toutes les parutions ]


  • Les 3 derniers dossiers
  • Les "indispensables" Bach de nos critiques

  • Telefunken Legacy : le nec plus ultra des collections historiques

  • Les derni√®res parutions pour l'ann√©e Bach

    [ Tous les dossiers CD ]


     
      (ex: Harnoncourt, Opéra)


  •  

     Dans la peau d'un castrat

    La quatrième note
    Roman de Luc Leruth
    Editions Gallimard (235 pages, 98,07 FF)


    Luc Leruth est belge, math√©maticien de son √©tat, et La quatri√®me note est son premier roman. Un roman o√Ļ, √† tout moment, on s'attend √† ce que la fiction rejoigne la r√©alit√©, m√™me si le doute est habilement entretenu jusqu'√† la derni√®re page. Mais n'anticipons pas.

    L'histoire commence par la découverte il y a quelques années d'un mystérieux colis, échoué chez un bouquiniste lyonnais, et adressé à une dame tout aussi mystérieuse, dont l'identité ne sera dévoilée que plus tard. À l'intérieur : un graphophone, vingt-cinq cylindres soigneusement étiquetés (1), et un carton rempli de feuillets en italien dont la signature révèle la nature du trésor.

    Leur auteur était bien Alessandro Moreschi (1857-1922), le dernier castrat du monde occidental, dit " L'angelo di Roma ", qui léguait le récit sa vie, les derniers échos de sa voix, et ce qu'il restait de son grand oeuvre : les notes préparatoires à la rédaction d'une vaste épopée couvrant quatre siècles de soumission des castrats à l'Eglise (on apprendra que le manuscrit avait été dérobé par un rival et néanmoins ami, un certain Sebastiano, auquel il finira par pardonner).

    Et les cylindres vont parler, en courts chapitres, chacun respectant scrupuleusement la dur√©e de l ¬Ďenregistrement. Mais qui parle ? Moreschi, ou un Luc Leruth arm√©, avouons-le, d'une solide documentation, d'une imagination √† toute √©preuve, et qui va se glisser dans la peau de son h√©ros au point de s'y confondre.

    Ce qui semble av√©r√©, en revanche, c'est l'authenticit√© des notes de Moreschi √©chapp√©es au voleur et ins√©r√©es dans " l'autobiographie " comme autant d'arr√™t sur l'image, o√Ļ apparaissent les hautes figures des castrats des si√®cles d'or, les Caffarelli, les Velluti, les Farinelli, la souverainet√© de l'Eglise d√©cidant l'abolition de la pr√©sence des femmes en son sein (on les accusait d'avoir partie li√©e avec le diable), d√©signant Palestrina √† l'√©puration des chants sacr√©s, r√©gissant par ordonnances sans appel le statut des castrats, et dont un de ses ministres, le Pape L√©on XIII, signera en 1902 leur bannissement des lieux saints.

     
    L'ange de Rome


    Et " l'ange de Rome " se raconte, s'√©coute, se r√©-√©coute, revient avec un grand luxe de d√©tails sur les √©pisodes majeurs de son existence : son √©masculation sauvage, √† l'√Ęge de dix ans, consentie par un p√®re auquel un √©missaire du Vatican avait fait envisager l'avenir prometteur (et lucratif !) de l'enfant, les ann√©es d'apprentissage de l'adolescent sous la discipline de fer de l'illustre Capocci.

    Chanteur que s'arrachent les salons de l'aristocratie romaine, il doit négocier comme il le peut avec une sexualité confisquée. Enfin, admis à la prestigieuse Chapelle Sixtine (il deviendra chef des choeurs), il n'est pas à l'abri de la rivalité avec son célèbre semblable Domenico Mustafa.

    Il faut également compter avec les persécutions du puissant Don Lorenzo Perosi, le réformateur de la Chapelle qui avait juré la perte des castrats, et puis, l'arrivée des frères Gaisberg, " ces messieurs d'Amérique ", avec leur fabuleuse machine immortaliser la voix de Caruso
    et la sienne, jusqu'√† cette ann√©e 1908, o√Ļ il se r√©signe √† tirer discr√®tement sa r√©v√©rence, " honteux d'une condition dont il n'√©tait pas responsable, mais dont la soci√©t√© n'avait plus que faire. "

     
    Une larme dans chaque note


    Musicien exigeant, Moreschi rel√®ve de son temps " les fautes de go√Ľt √©pouvantables " dans l'interpr√©tation de Monteverdi (en particulier dans l'ornementation du Lamento de la Ninfa), r√©ussit √† travailler sur le manuscrit original du Miserere d'Allegri, jalousement conserv√© dans les archives secr√®tes du Vatican, et livre enfin (il faut attendre la page 161 !) l'√©nigme de cette quatri√®me note, longtemps l'apanage du seul Domenico Mustafa.

    " On l'entonne à la suite d'une note principale longue. Subitement, on a l'impression que répond à la note principale une autre note, beaucoup plus éthérée, comme émise par un autre chanteur qu'on ne verrait pas. La technique relève du ventriloquisme, et la note vient donc de l'estomac, puisque produite par aucune des trois cordes vocales que nous avons cru longtemps posséder. "

    Ajoutons que c'est la vanit√© qui avait pouss√© Mustafa √† transmettre son secret √† la fran√ßaise Emma Calv√© (laquelle en fera d'ailleurs largement usage), contrairement √† la tradition qui voulait que seul un castrat puisse en √™tre d√©tenteur. Ce sera l'ultime blessure d'Alessandro Moreschi. En 1922, oubli√©, effac√© de toute vie publique, s'√©teignait " le chanteur qui avait une larme dans chaque note. " Reconnaissons que sa vie m√©ritait bien qu'on en f√ģt un roman.


    (1) Les cylindres ont été évidemment été repiqués en CD, l'éditeur est Pearl OPAL (référence : CD 9823 ). Cliquer ici pour écouter des extraits de ce document sonore inestimable.



     

     

  • Dans la peau d'un castrat
      [ Toutes les parutions ]
     



  •   A la une  |  Nous contacter   |  Haut de page  ]
     
    ©   Altamusica.com