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CHRONIQUES
21 février 2018

La voix d'ange s'est tue

Renata Tebaldi dans la Gioconda.

L'une des plus belle voix du XXe siècle, peut-être même la plus belle, s'est tue. Renata Tebaldi s'est éteinte à l'âge de quatre vingt-deux ans, vingt-sept ans après sa rivale absolue Maria Callas, tournant définitivement la page de toute une époque où l'art des cantatrices primait sur les fantaisies des metteurs en scène.
 

Le 20/12/2004
Gérard MANNONI
 



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    à un ami

  • Elle n'avait que vingt-deux ans lorsqu'elle débuta dans le rôle d'Elena du Mefistofele de Boïto. C'était à Pesaro, en 1944. Elle venait d'y achever des études commencées à Parme. Très vite repérée en Italie, c'est Toscanini qui lui apporte la notoriété internationale en la choisissant pour la réouverture de la Scala de Milan en 1946. La suite appartient à l'histoire de la musique. A Milan, puis dans les plus grands théâtres lyriques du monde, elle impose un timbre d'une qualité et d'une plénitude uniques dans un répertoire essentiellement voué au vérisme italien et à Verdi, avec quelques incursions chez Wagner et chez Gounod.

    La perfection de la voix et de l'émission, la vérité et la pureté du style en firent l'interprète idéale de la Desdémone de Verdi, mais aussi d'Aïda, de la Force du destin ou du Bal masqué. Elle était aussi une Mimi incomparable de fraîcheur et de lyrisme, une Tosca dont la force dramatique s'imposait par la musique plus que par le geste. Excellente musicienne aussi, elle avait travaillé le piano avant le chant.

    A Milan, on l'opposa très vite à la Callas, qui était en effet son contraire, tant par la manière de chanter que par le répertoire. Les grands rôles de la Callas ne furent quasiment jamais abordés par la Tebaldi qui ne se risqua dans le Bel canto pur que très tardivement et seulement au disque. Les médias bâtirent à plaisir une rivalité qui faisait la une des magazines et des radios et qui servait, il faut le reconnaître, la carrière de ces deux authentiques monstres sacrés. On reprocha beaucoup à la Tebaldi sa corpulence, alors qu'elle aurait paru mince aux côtés des multiples obèses que vénère le public d'aujourd'hui. On lui reprocha aussi de n'être pas une tragédienne. Ses moyens d'expressions étaient autres que ceux du théâtre gestuel, mais quand elle chantait la prière de la Tosca ou celle de Desdémone, ou encore Butterfly ou Mimi, on était transporté dans un autre monde.

    Souvenirs de journaliste

    Qu'il me soit permis d'évoquer quelques souvenirs personnels. La Tebaldi est peu venue à Paris. Une première fois, furtivement, en 1951, pour deux représentations de la Jeanne d'Arc de Verdi avec un tournée du San Carlo de Naples la Scala de Milan, puis, en grande invitation officielle, en 1959 pour Aïda et en 1960 pour Tosca. C'est tout, et bien peu. Je me souviens que lorsqu'elle fit son entrée en scène dans Aïda, nous fûmes plusieurs, rassemblés dans une quatrième loge de côté, à nous regarder brusquement, nous demandant d'où pouvaient provenir des sons pareils. Etait-il possible qu'ils sortent d'un gosier humain ? Non, c'était bien la « voix d'ange », telle qu'on l'appelait en Italie. Certes, elle rata le contre-ut de l'Air du Nil le soir de la première. Mais combien de contre-ut ne rata pas la Callas ?

    Une standing ovation spontanée

    Dans Tosca, l'effet était tout aussi irréel lorsque l'on entendait derrière le décor surgir les premiers « Mario ! Mario ! ». Paris, beaucoup plus tard, sut quand même l'honorer en lui réservant une standing ovation lorsqu'elle entra dans la loge centrale du Palais Garnier, un soir où elle venait écouter Pavarotti chanter l'Elixir d'amour. Elle était dans la capitale pour la sortie de la traduction française de ses mémoires. Une rumeur parcourut soudain la salle « la Tebaldi, la Tebaldi ! », et tout le monde se leva pour l'ovationner. Elle répondit d'un geste impérial de la main. J'eus alors l'incroyable opportunité de la rencontrer pour une interview ; un des plus grands moments de ma vie de journaliste. Elle me demanda de poser mes questions en français, qu'elle comprenait parfaitement, mais préféra répondre en italien. Je fus frappé de sa simplicité, de sa distinction, de son calme et même de sa modestie.

    Encore plus qu'à Milan, c'est aux Etats-Unis qu'elle fut divinisée. Tant à New York qu'à Buenos Aires, elle était la star absolue. Elle arrêta quelque temps de chanter en 1959, reprit la carrière, mais abandonna finalement la scène au début des années 1960, définitivement, ne voulant pas laisser le souvenir de moyens amoindris. Les Parisiens la virent alors une dernière fois, dans un récital de mélodies à l'Espace Cardin, comme Marlène Dietrich !

    Ses disques sont nombreux, principalement chez Decca, intégrales diverses de Verdi ou Puccini notamment, et aussi nombreuses captations en direct publiées sous d'autres labels. Sous la baguette des plus grands chefs, de Toscanini à Karajan, de Sabata à Solti, avec Maria Callas, Zinka Milanov, Leontine Price, Elizabeth Schwarzkopf, Astrid Varnay, Régine Crespin, Birgit Nilsson, Leonie Rysanek, Victoria de Los Angeles et quelques autres, elle aura contribué au premier chef à redonner le goût de l'opéra au grand public pendant ces mythiques années 1950 et 1960, semant ce que tant d'autres récoltent aujourd'hui et usurpent si souvent.

    Le temps des monstres sacrés n'est plus. Nous vivons celui des productions monstrueuses.




    Le 20/12/2004
    Gérard MANNONI




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