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CRITIQUES DE CONCERTS 10 décembre 2018

Concert de l'Orchestre Philharmonique de Vienne sous la direction de Pierre Boulez au Théâtre des Champs-Élysées, Paris, avec la participation du baryton Thomas Quasthoff.

Mahler entêtant sous une chape de plomb
© DR

Avant d'attaquer une saison estivale des plus chargées à Salzbourg, les Wiener Philharmoniker achevaient leur saison régulière par une tournée européenne. Le 22 juin, leur détour parisien avec Pierre Boulez fut l'occasion, entre autres, d'entendre un Mahler inoubliable avec le baryton allemand Thomas Quasthoff.
 

Théâtre des Champs-Élysées, Paris
Le 22/06/2003
Yannick MILLON
 



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  • Dans un Paris écrasé de chaleur qui se remet lentement d'une fête de la musique dont les vapeurs d'alcool semblent encore flotter dans l'air, le public du Théâtre des Champs-Elysées se presse avenue Montaigne, au milieu de malheureux mélomanes arborant un pannonceau « je cherche une place ». Dans un silence religieux de circonstance sonne le premier la bémol du prélude de Parsifal, et déjà la sonorité des cordes viennoises ravit. Le tempo est lent ? bien plus qu'il y a trente-sept ans, quand Boulez abordait Wagner pour la première fois à Bayreuth ? l'approche analytique, les dosages instrumentaux millimétrés ? diaphanes accords des trois flûtes. Le motif de la Foi, en rien majestueux, n'est qu'efficace et lapidaire, avec ses timbales grondantes et ses cuivres rougeoyants. Partout dans cette lecture on découvre des détails inouïs de la partition.

    Il est dommage qu'une certaine instabilité du tempo et une fébrilité des attaques se fassent sentir : cors dans l'aigu en péril, attaques pianissimo peu propres en général, mais l'on sent bien que sous la chaleur insupportable des projecteurs, les lèvres et les doigts collent. Sur le dernier accord, un très vilain couac de flûte vient briser la sérénité de la coda, mais le travail d'orfèvre du chef français et sa maîtrise des irisations polyphoniques du dernier opus wagnérien l'emportent sur les imperfections techniques, et l'on ne peut que se réjouir de son retour à Bayreuth l'an prochain pour ce même Parsifal.

    L'orchestre change ensuite de configuration pour la Seconde Symphonie de Chambre de Schönberg, oeuvre que Boulez a longtemps honnie, mais qu'il dirige volontiers aujourd'hui, avec un mélange inimitable d'arêtes vives, de motorisme insolent et de souplesse agogique, particulièrement dans un deuxième mouvement truculent, virtuose à souhait et jouant de la différenciation des timbres : flûte surtimbrée dans le grave, hautbois nasillard, contrebasses aussi nettes que des violoncelles.

    La perfection surhumaine des Lieder eines fahrenden Gesellen

    Vient ensuite le sommet de la soirée, et sans doute un des moments les plus marquants de la saison parisienne qui s'achève, avec les Lieder eines fahrenden Gesellen de Mahler par Thomas Quasthoff. Si l'orchestre avait bien joué jusque-là, il atteint ici une sorte de perfection surhumaine.

    Dès les premiers mots de Wenn mein Schatz, Thomas Quasthoff affiche un chant fait d'aisance, d'intelligence musicale ? « Blümlein blau ! » ? comme textuelle. La voix est magnifique, avec son timbre sombre, ses graves chauds et nobles et son médium d'une richesse inépuisable. Seule la demi-teinte de l'aigu ? drôle d'émission de la voix mixte ? s'avère moins convaincante que chez Matthias Goerne, l'autre grand « Liedersänger » du moment, qui avait beaucoup déçu ici-même il y a dix jours. Ging heut morgen über's Feld passe comme une brise rafraîchissante, avec sa mesure sautillante, sa harpe délicate et ses bois malicieux. Quasthoff s'y montre jeune de timbre, avec des aigus pleins de l'insousiance de l'adolescence, pour mieux afficher la désillusion finale, rehaussée par un solo de violon beau à pleurer.

    Dans Ich hab' ein glühend Messer, l'orchestre est tranchant comme le couteau du poème de Mahler ? cuivres sadiques, cordes acérées, timbales noires ? et la prestation de Quasthoff, hallucinée, frôle l'expressionnisme et laisse derrière lui un silence béant, après un coup de gong des plus inquiétants. Dans Die zwei blauen Augen, les flûtes font des miracles et Boulez décortique comme personne la rythmique bancale de la partie centrale. Quasthoff est à nouveau bouleversant de retenue, de résignation, avec un « und Welt, und Traum ! » final qui vous noue la gorge.

    Après un si beau moment, suivi d'un silence lourd de sens, on souhaiterait quitter la salle pour rester sur une telle impression. Mais après l'entracte nous attend un des plus authentiques chefs-d'oeuvre du XXe siècle, la Musique pour cordes, percussion et célesta de Bartók.

    Timbales salvatrices

    Dans le premier mouvement, Boulez déçoit. En dirigeant absolument toute la pièce à la croche, il imprime une forme de neutralité ennuyeuse, une lecture au note à note, sans phrasé. Dans le deuxième mouvement, les troupes viennoises se réveillent grâce à des timbales explosives dont les interventions propulsent les cordes dans une danse endiablée.

    La lecture du chef français culmine dans un mouvement lent génial de tension, de précision : wood-block hypnotique, netteté des glissando de timbales et des pizz-Bartók, sublime célesta ? jusque dans un decrescendo final infinitésimal. On retrouve dans le Finale, après un léger dérapage, l'énergie du deuxième mouvement, avec un tempo vertigineux dans l'accelerando. Dans la coda, très retenue, Boulez profite du vibrato intense des cordes pour créer une tension croissante et termine brillamment.

    Même après une si belle prestation, on ne peut se retirer de la tête les Mahler de la première partie, et en marchant dans une avenue des Champs-Élysées qui affiche toujours 29°C à minuit passé, on est encore entêté par une prestation qui restera dans les annales de la vie musicale parisienne.




    Théâtre des Champs-Élysées, Paris
    Le 22/06/2003
    Yannick MILLON

    Concert de l'Orchestre Philharmonique de Vienne sous la direction de Pierre Boulez au Théâtre des Champs-Élysées, Paris, avec la participation du baryton Thomas Quasthoff.
    Richard Wagner (1813-1883)
    Parsifal, prélude au premier acte (1882)

    Arnold Schönberg (1874-1951)
    Symphonie de chambre n°2, op. 38 (1939)

    Gustav Mahler (1860-1911)
    Lieder eines fahrenden Gesellen (1895)
    Poèmes du compositeur
    Thomas Quasthoff, baryton-basse

    Béla Bartók (1881-1945)
    Musique pour cordes, percussion et célesta (1936)

    Wiener Philharmoniker
    direction : Pierre Boulez

     


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