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CRITIQUES DE CONCERTS 17 juin 2019

5e symphonie de Bruckner par l'Orchestre philharmonique de Vienne sous la direction de Nikolaus Harnoncourt au festival de Salzbourg 2005.

Salzbourg 2005 (5) :
Flagrant délit de contradiction

© Eastwest records Lelli & Masotti

Un peu plus d'un an après une première confrontation documentée par un enregistrement de référence pour RCA, Harnoncourt et les Wiener Philharmoniker remettent leur 5e de Bruckner sur le métier. Une réussite beaucoup moins évidente, en raison de changements interprétatifs fortement déroutants de la part d'un chef emmêlé dans ses contradictions.
 

Großes Festspielhaus, Salzburg
Le 27/08/2005
Yannick MILLON
 



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  • En juin 2004, nous rendions compte depuis le Musikverein de Vienne de la rencontre entre la 5e symphonie de Bruckner, Nikolaus Harnoncourt et le Philharmonique de Vienne : prestation confondante d'intelligence de l'analyse, de pertinence musicologique. Le disque qui a suivi, issu des concerts en question, n'a eu aucun mal √† prendre une place de t√™te dans la discographie de l'oeuvre par la puissance de ses options interpr√©tatives.

    En retrouvant la 5e avec les mêmes interprètes à Salzbourg, on s'attend à un simple renouvellement d'exploit. Mais comme le chef autrichien a plus d'un tour dans son sac et aime à se contredire, c'est avec un étonnement teinté de perplexité que l'on découvre un regard déjà différent sur la partition la plus complexe du chantre de Saint-Florian.

    Mettons les choses au clair : Harnoncourt reste Harnoncourt dans les grandes lignes. Son mouvement lent avance avec la m√™me fluidit√© et la m√™me perfection des jeux rythmiques, ses √©clats th√©√Ętraux et ses contrastes dynamiques demeurent fulgurants, son choral du Finale est toujours √©nonc√© sans pompe ni alanguissement, et de cette 5e se d√©gage encore le m√™me sentiment de perfection formelle m√™l√© d'aust√©rit√©, loin de tout pathos, qui sont la cl√© de l'univers monacal du compositeur.

    Mais en un an, certains passages ont opéré un sérieux retour vers la tradition : une fois passées la découverte et la période de rodage couronnées par l'enregistrement, Harnoncourt laisse une plus grande place à l'ampleur de la respiration, à des allegros beaucoup plus retenus, mais aussi à des silences qui n'ont jamais eu cette inquiétante parure d'interrogation béante.

    Écart significatif : de soixante-treize, la dur√©e globale de l'ex√©cution passe √† presque quatre-vingts minutes. Outre un tempo global moins allant, certains passages changent radicalement de visage par leur retenue ¬Ė entr√©e en mati√®re et accelerandi du Scherzo, tr√®s pos√©s ; double fugue du Finale, et surtout, codas des premier et dernier mouvements, comme napp√©es d'une monumentalit√© et d'un legato qui occasionnent un hiatus avec la conception d'ensemble.

    Les Wiener Philharmoniker restent l'orchestre bruckn√©rien par excellence ¬Ė la gr√Ęce et l'√©vidence des bois ; les teintes de bronze du tuba, l'√©clat mordor√© des trompettes ¬Ė mais apparaissent souvent fatigu√©s ¬Ė accrocs des cors, jointures parfois peu propres, difficult√© √† tenir la lenteur des codas sans chute de tension.

    Une 5e dont on peine à suivre le cheminement, et dont la révolution semble s'évaporer en raison d'un chef pris en flagrant délit de contradiction.







    Loin des hommes

    De toutes les symphonies de Bruckner, la 5e est la plus intellectuelle et la plus formaliste. Un romantisme effréné s'y égare, autant qu'une lecture purement analytique y demeure ardue. Il faut sans doute y chercher l'attrait particulier qu'elle peut avoir pour un chef d'orchestre aussi paradoxal qu'Harnoncourt : trouve-t-il dans les vastes paysages brucknériens la nostalgie d'un paradis perdu, dans les développements mécaniques du matériau l'évocation de l'ère industrielle en marche, incompréhensible pour le coeur simple d'un homme de terre ?

    Quoi qu'il en soit, et au-del√† de l'irr√©v√©rence du chef, le ton de sa 5e est toujours grave, d√©taill√©, cisel√© dans la polyphonie, minutieux dans les rouages des progressions les plus pesantes, mais toujours emprunt d'amertume ou de cruaut√©. Jamais abstraite, la battue acerbe fouille les profondeurs d'un orchestre √©quilibr√©, ni franchement cursif ni excessivement alourdi par des cuivres graves tr√®s pr√©sents. On est loin des monolithes hi√©ratiques d'une mystique ch√®re au coeur des Kapellmeister des ann√©es cinquante, loin aussi d'une dramatisation et d'un go√Ľt de l'effet longtemps caract√©ristiques du travail d'Harnoncourt.

    Le pessimisme du propos contamine les √©pisodes populaires du Scherzo, priv√©s des impulsions rustiques famili√®res du chef, mais toujours dirig√©s avec une l√©g√®ret√© √† peine attendrie. Enfin, le cinglant des fanfares et de la timbale se voilent d'une r√©signation douloureuse. La forme ressort ainsi moins nettement, le dessin fait place √† la mati√®re, sans √©viter une certaine mollesse ¬Ė notamment dans la maladroite coda du Finale.

    Chemin de croix intérieur, habité, distendu entre de très beaux bois et des cordes toujours soyeuses. Dommage que le flux reste un peu contemplatif, car l'auditeur risque de rester sur le bord de la route, frustré de drame et plongé dans une oeuvre tentaculaire. Mais au fond, est-il si grave de prendre le temps de se perdre sur des voies si éloignées des hommes ?


    Thomas COUBRONNE





    Großes Festspielhaus, Salzburg
    Le 27/08/2005
    Yannick MILLON

    5e symphonie de Bruckner par l'Orchestre philharmonique de Vienne sous la direction de Nikolaus Harnoncourt au festival de Salzbourg 2005.
    Anton Bruckner (1824-1896)
    Symphonie n¬į 5 en sib majeur

    Wiener Philharmoniker
    direction : Nikolaus Harnoncourt

     


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