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ENTRETIENS 16 octobre 2021

Anja Silja, l'impact des mots
© Yannick Millon

Rosine à 16 ans, Isolde à 21, puis très vite Brünnhilde, Salomé et Elektra, Anja Silja a traversé la seconde moitié du XXe siècle avec les plus grands, principalement à Bayreuth avec celui à qui elle doit tout, Wieland Wagner. Depuis, l'inépuisable Allemande a entamé une seconde carrière dans des rôles de composition. Elle est en ce début de saison Hérodiade dans Salomé et la Comtesse Geschwitz dans Lulu à l'Opéra Bastille. Rencontre avec une artiste hors du commun pour qui priment le mot et le texte.
 

Le 12/11/2003
Propos recueillis par Françoise MALETTRA
 



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  • Rencontrer Anja Silja, c'est rencontrer Elsa, Vénus, Fiordiligi, Emilia Marty, Salomé, Elektra, Cassandre, Lulu, Desdémone, Mère Marie
    et aujourd'hui la Comtesse Geschwitz. Quelles sont, de ces figures légendaires, celles qui vous bouleversent le plus ?


    L'histoire de chacune d'elles me bouleverse, mais ce qui me passionne, c'est d'essayer de les définir psychologiquement, de me glisser dans les zones les plus enfouies de leur caractère, de les pénétrer en profondeur, de comprendre les raisons de leurs actes, les plus noirs comme les plus héroïques. En revanche, sur scène, je dois les tenir à distance, hors de moi-même. Quand par exemple, je chante Hérodiade ou la Geschwitz, je ne peux pas me laisser submerger par l'émotion sans me mettre en danger, et surtout sans courir le risque de surinterpréter. Pour des raisons strictement techniques, je dois rester totalement maîtresse de moi-même.

     

    Et pourtant, certaines d'entre elles vous obligent à puiser en vous des choses très intimes, peut-être très secrètes. Et que vous le vouliez ou non, vous les livrez au public, et vous vous exposez.

    Les premiers rôles que j'ai chantés, il y a assez longtemps, Rosine, Isolde, Eva, ou Senta, ne nécessitaient pas une telle caractérisation. Il fallait avant tout y apporter l'énergie de la jeunesse. Plus tard, avec des personnages comme Kostelnička de Jenůfa, ou Emilia Marty de l'Affaire Makropoulos, il fallait mettre en jeu l'expérience de la vie, de ma propre vie. Chercher à découvrir des résonances qui pouvaient sonner juste et enrichir le rôle. Pour ne parler que d'Emilia Marty, je dois reconnaître qu'en trente ans, mon approche a considérablement évolué. Nous, les chanteurs, nous avons un grand avantage sur les comédiens, qui n'ont que la parole proférée pour créér une émotion, une atmosphère. A l'opéra, nous avons l'orchestre qui crée cet environement émotionnel et nous porte au-delà des mots. Pourquoi tant de chanteurs sont-ils finalement assez ennuyeux et ne réussissent-ils pas à atteindre réellement le public ? C'est qu'ils ne se servent pas de la psychologie des personnages comme d'une arme. Ce que font les grands acteurs.

     

    Vous venez de quitter Hérodiade, dans quelques jours vous serez la Comtesse Geschwitz, deux types de femmes extrêmes qui en appellent, pour l'interprète, à un travail sur soi d'une toute autre nature. Comment tout oublier de l'une, pour tenter de tout comprendre de l'autre ?

    Je n'aime pas les rôles univoques. Hérodiade est une femme de pouvoir. Elle se déclare violemment contre la religion que prêche Jochanaan parce qu'elle y voit une menace pour ce pouvoir. Sa fille, Salomé, n'est qu'un objet, un moyen de conforter ses ambitions. C'est une manipulatrice, un personnage très radical, qui demande scéniquement une vigilance permanente. Geschwitz, elle, est une femme qui se consume d'amour pour une autre femme, Lulu, qui est prête à tous les sacrifices, y compris celui de la suivre dans la mort.

     

    Ce serait elle la clé du caractère de Lulu, celle qui, dans ce terrible face à face, réussit à nous faire comprendre qui elle est vraiment ?

    Pour Geschwitz, Lulu n'est pas coupable. C'est son entourage qui l'est. C'est une victime des hommes, qui l'exploitent en essayant de la faire passer pour ce qu'elle n'est pas. Elle est l'innocence dans le mal, inconsciente d'être toujours au bord de l'abîme. Lorsqu'elle lance à la Comtesse : Tu n'es pas un être humain comme les autres, pour une femme tu as trop de cervelle, voilà pourquoi tu es folle, celle-ci lui répond : Tu m'as trompée consciemment. Je ne t'envie pas ton habileté à torturer des victimes sans défense. Moi, je me sens libre comme un dieu quand je songe quelle créature asservie tu fais.

    Elle est d'une lucidité terrible et c'est ce qui lui donne aussi une certaine noblesse. Mais il ne faut pas oublier qu'elle est lesbienne, donc répudiée par la société de l'époque, en dehors du monde, en dehors de tout. Elle ne veut qu'une chose : appartenir à Lulu, qui elle, ne veut appartenir à personne. Elle lui reproche de l'avoir trahie, mais Lulu ne lui a jamais rien promis. Ce sont des paroles essentielles, et pourtant, dans cet opéra, elles sont toujours noyées dans des ensembles où tout le monde parle en même temps. On ne les entend pas. Chacun s'adresse à l'autre, mais tout se passe comme si personne ne s'écoutait, ne se comprenait. J'ai souvent été étonnée de la déperdition du sens qu'il y a dans ces phrases masquées. Et puis la complexité de la partition est que tout est surinstrumenté. L'orchestre de Berg est si plein, si épais, qu'il faut une diction infaillible et une exactitude rythmique extrêmement soutenue pour faire exister le texte coûte que coûte. C'est une préparation très spéciale.

     

    Vous allez bientôt passer du monde de la cruauté, de la perversité et du crime, à celui de la sainteté avec Les Dialogues des Carmélites. Vous avez déjà été Mère Marie, vous serez Madame de Croissy dans la nouvelle saison de la Scala de Milan. Une métamorphose dont il n'est pas certain que l'on sorte indemne.

    Je suis entièrement d'accord. Après six semaines de répétitions, j'ai le sentiment d'être moi-même devenue une nonne, et je ne suis pas loin d'être tentée d'entrer dans les ordres. Je n'ai jamais éprouvé une telle sensation de toute ma carrière. En s'immergeant dans ce monde, on devient physiquement témoin de la tragédie qui fut celle de ces femmes, et de l'horreur qu'elles ont vécue. Je pense à Mère Marie, un personnage très étrange, très troublant. Elle mène sa communauté d'une main de fer, mais sa faiblesse est de n'avoir pas été là au bon moment, de ne pas avoir pu empêcher la catastrophe finale. Comment incarner de tels personnages et ne pas être habitée par eux très longtemps ?

    Le beau chant seul ne me suffit pas. Ce que je recherche c'est l'impact du mot, c'est le théâtre, lorsqu'il est intimement lié à la musique. Et c'est le cas pour Les Dialogues. Quel texte ! Quelle musique ! Il faut être intense, jouer sur tout ce que la partition propose, sur le moindre point d'orgue, le moindre silence, faire passer toute la puissance de l'idée, et surtout ne jamais cesser de penser à votre personnage, ne jamais l'abandonner une seule seconde pendant tout le spectacle, même lorsque les lumières ne sont pas sur vous. Non, on ne sort pas tout à fait indemne d'une telle expérience.

     

    La question est cruelle, mais pouvez-vous imaginer arrêter de chanter un jour ?

    Non ! Je chante depuis cinquante-quatre ans, et c'est, avouez-le, un record de longévité. J'ai encore beaucoup d'engagements, donc je suis tranquille et je n'y pense pas. Mais je sais que je n'accepterai certainement pas de me contenter un jour de petits rôles. Ca jamais !

     

    Le 12/11/2003
    Françoise MALETTRA



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