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ENTRETIENS 18 octobre 2019

La fausse histoire d'amour d'Otello
© Eric Mahoudeau

Le metteur en scène Andrei Serban

L'Op√©ra Bastille propose en ce moment m√™me une nouvelle production d'Otello de Verdi avec Vladimir Galouzine dans le r√īle-titre et dans une mise en sc√®ne d'un habitu√© de Verdi, Andre√Į Serban. L'occasion pour Altamusica de rencontrer un metteur en sc√®ne qui voit dans le chef-d'oeuvre verdien une histoire d'amour seulement pr√©sente dans l'imagination des protagonistes.
 

Le 10/03/2004
Propos recueillis par Gérard MANNONI
 



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  • L'intrigue d'Otello est l'une des plus connues de tout le r√©pertoire. En outre, presque tout le monde a sur les diff√©rents personnages des id√©es re√ßues. N'est-ce pas le premier √©cueil √† affronter quand on met en sc√®ne cet op√©ra de Verdi ?

    C'est un écueil plus facile à affronter que s'il s'agit de monter une nouvelle Traviata ! Sans vouloir me transformer en donneur de leçons, je crois pour affirmer que de toutes les pièces de Shakespeare, Othello est celle qui a été victime du plus grand nombre de malentendus. Il est vrai que l'on aborde toujours l'oeuvre et notamment l'Otello de Verdi avec des clichés. On croit en particulier que c'est une histoire romantique, animée par une sorte de Méphisto qui détruit ce qui pourrait être une belle histoire d'amour. Je trouve que ce n'est ni exact ni intéressant.

     

    Quelle est votre vision du drame ?

    Ce n'est pas une histoire d'amour telle qu'on l'imagine et Iago n'en est pas le personnage principal comme on le pense g√©n√©ralement. Il y a du Iago dans Othello lui-m√™me avant que Iago existe. C'est en fait l'histoire d'un homme qui a en lui tous les germes de la jalousie, de l'amour de soi, de la peur de l'amour. J'esp√®re le montrer clairement d√®s le premier acte, avant que Iago n'intervienne vraiment. Il suffit pour expliquer cela de se r√©f√©rer √† Shakespeare et au premier acte de la pi√®ce qui n'existe pas dans l'op√©ra de Verdi. Othello y appara√ģt comme un guerrier qui vient d'une autre culture. Il devient catholique pour s'int√©grer dans la culture blanche la plus sophistiqu√©e du monde √† l'√©poque, mais aussi la plus d√©cadente et la plus perverse. Il veut √™tre accept√© dans cette soci√©t√© dont il sait qu'elle a besoin de lui car c'est une super star de la guerre. Othello est un √™tre √† la fois tr√®s pur et tr√®s vaniteux, venant d'une culture o√Ļ la virilit√© est dominante. L'homme, surtout le guerrier, a plusieurs femmes pour le servir. Si √† Venise, il choisit pour √©pouse une femme de la plus noble origine et non pas n'importe quelle belle fille, ce qui serait dans la logique de sa culture, ce n'est pas un hasard. C'est un peut comme si, d√©barquant aux Etats-Unis, il √©pousait directement une femme du clan Kennedy. Il vise au plus haut.

     

    Cela vous fait mettre en doute l'authenticité de son amour ?

    On ne s'interroge jamais l√†-dessus. Il n'est pas malhonn√™te, mais en m√™me temps il se fait une id√©e id√©ale de l'amour sans rien y conna√ģtre. Il ne sait rien de Desd√©mone non plus. En outre, chez Shakespeare, une heure apr√®s le mariage, il est d√©j√† parti pour la guerre. Le mariage n'est donc pas consomm√©. On ne pense jamais √† cela non plus. Quand l'op√©ra commence, ils se retrouvent √† Chypre. Desd√©mone est alors une jeune fille tr√®s sophistiqu√©e, pas b√™te du tout comme on le croit. Elle est tr√®s pure mais intelligente. Elle est tomb√©e amoureuse de ce h√©ros noir, vieillissant mais quand m√™me s√©duisant. Cela me fait penser √† l'histoire de O.J. Simpson, en Am√©rique : une belle blonde tombe amoureuse d'une super star de la t√©l√©vision qui est aussi un grand sportif, et voil√† le r√©sultat !

     

    Comment expliquez-vous sa relation avec Cassio et le fait qu'elle ne soupçonne à aucun moment la jalousie d'Othello ?

    Ce n'est pas du tout une relation amoureuse. Ils se connaissent depuis l'enfance et ont été élevés ensemble. Ils ont la même éducation, la même culture et le même sens de l'humour. Elle se sent bien avec lui car ils s'amusent ensemble. Elle a avec lui une complicité qu'elle ne peut en aucun cas avoir avec Othello. De quoi vouez-vous qu'elle discute avec lui ? Avec Cassio, en revanche, elle a mille souvenirs. Mais le plus important est de bien se rappeler qu'au début de l'opéra, lorsque Iago commence à semer le trouble en faisant boire Cassio, le mariage n'est toujours pas consommé. Desdémone est toujours vierge. Dans le duo d'amour, la musique est d'une beauté absolue et d'un romantisme total, mais si vous regardez bien le texte du livret, vous constatez qu'ils ne parlent pas du présent mais seulement du passé et d'un passé illusoire. Il lui dit qu'elle l'aimait pour ses victoires et parce que il était d'une race vouée à l'esclavage. Elle lui dit qu'il l'aimait pour sa beauté. En fait, ils ne connaissent rien l'un de l'autre, ce qui voue dès le départ leur amour à l'échec et n'en fait qu'une illusion. Ce grand guerrier qui a très peur de ne pas être acclamé et applaudi comme un chef n'a dans la vie aucune éducation sentimentale. En bonne catholique, elle sera fidèle et soumise à son mari, même si elle se sent mieux avec Cassio, ce que perçoit Othello et que lui rappelle sans cesse Iago.

     

    Dans ce contexte, quel est alors le vrai r√īle de Iago ?

    C'est quelqu'un d'intelligent et de malin, un bon observateur des moeurs humaines. Il conna√ģt Othello mieux que celui-ci ne se conna√ģt lui-m√™me. Il sait qu'il est tr√®s fragile et joue de cette fragilit√©. Le grand Credo, qui n'est pas dans Shakespeare, est presque comme un manifeste brechtien : je suis conscient de ce que je fais, j'observe les faiblesses des hommes et je les mets en √©vidence. Le feu qu'il allume prend en une seconde lors de la visite des ambassadeurs de Venise. Alors, Othello traite Desd√©mone de putain, se comportant brusquement comme il se comporterait spontan√©ment avec n'importe quelle femme qui attenterait √† sa gloire, √† sa dignit√© de conqu√©rant. Il redevient lui-m√™me car il se sent fragilis√©. D'ailleurs, pourquoi Ludovico, l'ambassadeur v√©nitien, vient-il demander √† Othello de revenir √† Venise sinon parce qu'on n'a plus besoin de lui ? Othello se sent alors tellement seul et humili√© qu'il d√©cide de tuer Desd√©mone. Et finalement, au dernier acte, il se sent trahi aussi par le Dieu chr√©tien auquel il se s'√©tait converti. Quand il entre, il √©teint sa bougie pour faire le noir, signe qu'il renonce √† la lumi√®re de la croyance chr√©tienne, il arrache sa croix, crache dessus et se rev√™t du costume des Talibans pour incarner la justice impitoyable de Mohamed. Je pense que √ßa doit √™tre assez frappant ! Voil√† quelle est mon analyse de la pi√®ce, celle d'une fausse histoire d'amour, d'un amour qui n'a pas de r√©alit√©, qui se passe seulement dans l'imagination des h√©ros.

     

    Le 10/03/2004
    Gérard MANNONI



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